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12/02/2011

Regards croisés sur Marie Sophie Godebska au Café de Flore de Femmes 3000 le 9 novembre 2010. Flash back avec Monique Raikovic

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Ses amis l’appelait Misia, mais Proust lui disait « ma Sibylline », elle avait été une figure de proue de la vie culturelle et mondaine du début du vingtième siècle et elle continuait à vivre sur une toile de Bonnard où elle semblait attendre celui ou celle qui, croisant son regard, saurait faire d’elle un personnage.

C’est ainsi que Maryse Wolinski, séduite, émue par ce portrait, s’est laissée habitée par Marie Sophie Godebska pour qui commence une nouvelle vie dans « la Sibylline », ce roman de Maryse dont Femmes 3000 a déjà longuement parlé.

Pour recréer Misia, Maryse Wolinski a dû aller à la découverte de ce Paris dont les témoins ne hantent plus, aujourd’hui, que la littérature. Mais leurs descendants ont gardé des lettres, conservé des demeures, maintenu des décors… Et, mieux encore, dans le cas de Misia, quand ils l’ont connue, parce qu’ils appartenaient à sa parentèle, certains de ces descendants peuvent donner leur propre perception de cette femme. Ainsi d’Isabelle Godebski, petite nièce de Misia, qui se souvient d’une très vieille dame plutôt intimidante.

Maryse Wolinski a eu l’excellente idée d’inviter Isabelle Godebski à venir parler de cette tante Misia en marge de la présentation, à notre rendez-vous du Flore, de « La Sibylline », personnage de roman. Ce rapprochement entre vérité et vraisemblance, met en relief le travail de création de l’écrivain pour engendrer un personnage littéraire assez proche de la personne pour que le lecteur accepte comme allant de soi le remodelage des faits par l’imaginaire. Par ailleurs, les souvenirs, les impressions d’Isabelle Godebski viennent nous rappeler combien la célébrité, la renommée, perdent de leur éclat dans l’intimité familiale, surtout sous le regard d’un enfant !

Monique Raikovic


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 Nos invitées :

Je suis la fille de Jean Godebski, fils de Cypa Godebski, lui-même fils de Cyprien Godebski . Cyprien Godesbski, était un sculpteur de style pompier, dont les œuvres, très appréciées de son vivant, se sont répandues en Europe, notamment en Pologne et en Russie. Par son père, Cypa, mon grand-père, était le demi-frère de Marie Sophie Godebska, qu’on appelait Misia. Nous avions l’habitude de rendre visite à Paris à cette grand-tante, qui, elle, venait nous voir à la campagne, relate Isabelle Godebski.

Ma rencontre avec Isabelle m’a apporté les éléments qui me manquaient pour construire ce qui n’est pas une biographie, mais un roman reposant sur une trame historique, précise Maryse Wolinski. Et, pour faire revivre l’époque d’une très grande richesse culturelle qu’a traversée cette femme exceptionnelle, je n’ai pas hésité à introduire des personnages de fiction, tel Fédor Van Bruyssel, par exemple, comme elle, porteur d’une hérédité cosmopolite partiellement slave, comme elle, amateur d’arts – il peint comme elle joue du piano -,  mais rentier, donc libre, ce qu’elle n’est pas.

[C’est d’ailleurs au cours de l’évocation de la première rencontre de Misia avec Fédor Van Bruyssel que Maryse Wolinsky amène son héroïne à se situer précisément dans la société de son temps. Cette rencontre a lieu à l’occasion d’un dîner qu’anime également la présence de deux femmes qui poursuivent des recherches scientifiques et d’une femme qui dirige des vignobles bordelais, toutes trois issues du même milieu que Misia. Et Misia de se percevoir, muse d’artistes certainement, mais aussi femme sans fortune et dépendante de la fortune des hommes qui la désirent]

 

Maryse Wolinski- Misia naît en 1872. Naissance romanesque et tragique : Sophie Godebski, épouse de Cyprien est enceinte et vit en Belgique où elle doit accoucher, quand une lettre anonyme lui apprend que son mari, qui se trouve à Saint-Pétersbourg où le retient une commande, la trompe. Bien que le terme de sa grossesse soit proche, la jeune femme va rejoindre par le train Saint – Pétersbourg où elle va accoucher, seule, et mourir quelques heures plus tard.

Isabelle Godebski – Cyprien Godebski avait une aventure avec la sœur de la mère de Sophie, Olga, jeune tante de Sophie. Et Olga attendait, elle aussi, un enfant de Cyprien. Ce sculpteur avait beaucoup de succès auprès des femmes !

M.W.- Misia, souvent abandonnée par son père, va grandir entre la Russie, la Pologne, la France, ou plus exactement Paris, et la Belgique, ou plus exactement la maison de Halle, chez ses grands-parents maternels, une maison ouverte aux artistes et plus particulièrement aux musiciens. Elle se révèle une grande pianiste. Gabriel Fauré, son maître aurait voulu en faire une concertiste, une soliste. Mais Misia avait un autre don, celui de découvrir le talent des autres. Et elle a réservé son duo avec son piano au domaine de l’intime.

I.GIl y a eu un moment où elle a donné des leçons de piano pour survivre. Une période sombre de sa vie de jeune fille, à son retour de Londres, seule, en rupture avec son ancien entourage. Elle habitait un petit appartement, place Clichy. Elle a détesté cela, ces leçons, le manque, elle exécrait la pauvreté, l’idée même de pauvreté…

[D’après l’évocation de cette période sous la plume de Maryse Wolinski, Misia avait alors 17 ou 18 ans. Elle vivait chez son père dont la femme lui rendait la vie impossible. Dans un moment de révolte et de rage, elle a fui cet abri devenu un enfer pour trouver refuge dans les bras d’un homme – et artiste - qui la désirait. Une aventure brève qui l’a laissée seule après quelques mois, sans argent, complètement démunie face à des problèmes quotidiens auxquels son éducation ne l’avait pas préparée. Évoluant dans un milieu riche mais artiste donc peu soucieux des convenances, il lui était possible de revenir parmi les siens. Elle est donc revenue. On était en 1890. C’était cela ou se perdre totalement. Un risque que Maryse Wolinski amène Gabriel Fauré à formuler]

M.W -   Un peu plus tard, alors qu’elle n’avait pas encore 20 ans, elle a rencontré Thadée Natanson, d’une famille de banquiers et son cousin par alliance. Cet ancien élève du lycée Condorcet, où il a été condisciple de Proust, va lancer avec d’autres anciens élèves de cet établissement, une revue littéraire, « La Revue Blanche ». Misia va être, au milieu de cette équipe, comme une maîtresse de cérémonie. Elle fait venir des peintres tels Bonnard, Redon, pour illustrer la revue. Et, grâce à l’argent de son mari, elle peut se comporter en mécène. Mais la vie publique est mouvementée. C’est l’époque de l’affaire Dreyfus. Et Thadée veut à la fois se muer en homme d’affaires et se lancer dans la vie politique. Un homme, Alfred Edwards, décidé à séduire Misia, va profiter de cette situation pour éloigner Thadée en l’envoyant découvrir, en Sibérie, des mines qui devraient lui rapporter gros.  Bien entendu, Thadée rentrera ruiné. Et Misia épousera Alfred Edwards qui la quittera trois ans plus tard pour une jeune comédienne. Mais durant cette période et grâce à l’argent et aux relations de son deuxième mari, elle aidera à faire connaître des musiciens comme Ravel, De Bussy, Saint- Sens. Au moment où Alfred Edwards la quitte, elle fait la connaissance d’un peintre catalan très connu, José-Maria Sert. C’est le début d’un grand amour. Si Thadée était plus intellectuel qu’amoureux, Edwards plus conquérant qu’amoureux, José-Maria Sert va se comporter en amoureux et rien qu’en amoureux, ce qui va rendre à Misia toute son énergie. C’est la danse qui va être sa nouvelle passion à travers Diaghilev dont elle sera la conseillère et le soutien pendant vingt ans.

I.GCypa Godebski, mon grand-père, et Ida, sa femme, étaient au théâtre des Champs Élysées pour la première du « Sacre du Printemps ».  Très vite la salle s’est mise à trépigner. Des gens jetaient leurs cannes sur la scène. On éteignait pour ramener le calme. On rallumait… Tous les fidèles de Misia étaient là, ravis de la provocation.

[Cette femme, grande découvreuse de talents, a toujours été à l’avant-garde de la vie artistique de son temps. L’expression et le soutien de ses choix a été, en somme, une authentique manifestation de son ouverture d’esprit et de sa liberté de jugement. Il est facile, aujourd’hui, d’admirer son flair, le temps ayant validé ses choix. Mais si on se reporte à son époque, on ne peut qu’admirer sa hardiesse et sa détermination. Et Maryse Wolinski ne manque pas de saisir ces moments de frénésie que sont les manifestations artistiques parisiennes pour montrer, en contre-point la solitude affective de son héroïne. Solitude rompue un temps avec l’entrée dans sa vie du peintre catalan, période que l’auteure conte avec l’entrain, l’excitation qu’elle met, à décrire, par ailleurs, les scènes de la vie parisienne. Un bref éclat dans la vie privée de Misia en somme. Ainsi, le rythme de la plume de Maryse Wolinski, fait de son héroïne, un personnage dépendant de la vie mondaine et artistique de son temps comme d’une drogue qui lui permet de ne pas s’appesantir sur l’énigme qui l’habite. En effet, jamais son héroïne ne se pose pour se demander pourquoi les hommes qu’elle épouse la quittent, alors que ceux qu’elle aide à imposer leurs talents, lui restent fidèles... ]

M.WLa vie de Misia va bientôt s’assombrir à nouveau, car José-Maria Sert va tomber amoureux d’une jeune et très belle princesse polonaise, sculptrice, qu’on appelle Roussy. Quel âge a, alors, Misia? On ne le sait pas exactement. Il semble qu’elle se soit rajeunie de dix années au moment de son mariage avec Sert. Quand elle rencontre Roussy, elle est séduite, elle aussi, par le charme de la jeune fille. Une sorte d’instinct maternel la porte à accepter une vie à trois. Du moins est-ce ainsi que j’ai compris son comportement.

I.G - Quand j’ai entendu parler de Misia pour la première fois, c’était au moment de la mort de Roussy. Or, Sert l’avait quittée pour Roussy. Elle espérait donc le retour de cet homme épousé sous la loi espagnole, c’est-à-dire sans possibilité de divorce. Et elle était très malheureuse. Mon père l’aimait beaucoup. Ma mère s’en méfiait comme de la peste. Du moins est-ce ainsi que je percevais la situation, sans l’analyser davantage.

M.W - Elle n’a pas eu une fin trop éprouvante car elle est restée très entourée, par ses amis, parmi lesquels Cocteau, Chanel, par ses neveux et petits neveux.

[Bien que jonglant avec le temps et privilégiant le travail de la mémoire, l’auteure ne s’attarde pas sur les angoisses de Misia. Mais elle montre son héroïne vieillissante manifester son attachement à l’éducation, aux règles du savoir-vivre, forme ultime d’élégance à l’égard des autres. Et l’on se prend à penser que Marie Sophie Godebska, comme la Misia de Maryse Wolinski, s’est toujours refusée prudemment à l’introspection, se préoccupant surtout de s’imposer aux autres par le paraître, grâce à sa beauté et à son élégance, puis, les rides venant, grâce au raffinement de ses manières découlant de son éducation.]

I.G  - Quand elle morte, en 1950, j’avais 12 ans, elle, au moins 78 ans, si- non plus. Misia a donc toujours été pour moi une « vieille dame ». Mon père, Jean Godebski s’était marié en 1937. Il se trouvait dans les propriétés que possédait sa femme dans le Midi quand la guerre a commencé. Il a donc été bloqué dans le midi. Par ailleurs, il a eu six enfants, ce qui, du point de vue de Misia, était le comble de la vulgarité !

Elle avait toujours dit ne pas vouloir d’enfant. Du reste, elle évoluait dans un milieu qui n’était guère favorable à l’état de mère. Et sa propre histoire familiale n’était guère satisfaisante. Mais elle s’est toujours montrée très attachée à son frère Cypa, à ses neveux. Elle n’en parlait pas, parce qu’on n’abordait jamais ce sujet dans son milieu.  Nous lui rendions visite à Paris, rue de Rivoli. Il nous fallait apprendre un petit poème pour la circonstance. Elle occupait un merveilleux appartement, qui avait été aménagé et décoré par José Maria Sert. D’énormes cristaux démultipliaient la lumière des lampes. Les tables étaient chargées de bibelots. C’était pour nous une sorte de caverne d’Ali Baba ! Parfois Chanel était là, qui nous faisait l’effet d’une vieille sorcière. Ou bien Jacques Borel, qui lui, nous paraissait très gentil. Misia s’adressait à nous comme l’aurait fait n’importe quelle personne que les enfants ennuient : elle nous demandait où en étaient nos progrès en piano, sans se préoccuper de notre réponse, ce qui était préférable car ils étaient nuls ! Puis elle donnait un billet de 1000F à chacun de nous ! C’était surtout cela que nous attendions. Parce qu’à cette époque, 1000 F, cela nous paraissait énorme ! Quand elle venait nous voir dans le midi, elle ne s’intéressait à nous que pour nous apprendre à nous déplacer avec des livres sur la tête sous prétexte de nous permettre d’acquérir une démarche élégante. En bref, elle nous faisait surtout l’effet d’une vieille dame ronchon, grognon

M.W. – La Sibylline est un peu mon contraire. Elle n’a jamais été libre, puisqu’elle a toujours été dépendante de la protection matérielle que pouvaient lui procurer des hommes. Moi, je suis une féministe dans l’âme.

I.G.Misia détestait les féministes !

M.WMisia est surtout une personnalité remplie d’ombres insondables et assoiffée de lumière. Ce contraste, Proust l’avait perçu, qui l’appelait « La Sibylline ». Elle se sentait exister sous le regard des autres, s’enivrant de mondanités, de spectacles, sans que cela ne calme jamais sa faim intérieure de tendresse, une faim venue de très loin, d’un sentiment probable d’abandon qui l’a habitée dès son enfance. Misia a fini par se révéler à moi comme un être qui, au fond d’elle-même, a tout le temps peur. Peut-être est-cela que j’avais intuitivement décelé dans son regard, sur le tableau de Bonnard. J’ai besoin, dans mes romans, de partir d’un ressenti. Après, je laisse mon imaginaire agir sur le factuel. Je me plais dans cet entre-deux où progresse l’écriture.

I.G - Tous ceux d’entre nous, dans la famille, qui ont lu le roman se sont déclarés « bluffés » en constatant que rien ne nous heurtait et que tout était plausible. Pour nous Misia était essentiellement un personnage public, elle n’avait pas beaucoup de chair…

M.WJe lui aurais donc donné de la chair ?

I.G.C’est cela.

[Au cours de la lecture, on ne peut s’empêcher de penser à Chanel même quand celle-ci n’est pas en scène. Il y a, entre Misia et Chanel, un lien aussi compliqué qu’évident, qui rappelle celui existant entre Marie d’Agoult et George Sand : des femmes qui ne se ressemblent pas, mais que rapproche leur rapport à leur époque]

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